L’abbé Xavier Haegy, portrait politique

Extrait de l’ouvrage de Christian Baechler, Le Parti catholique alsacien, pp. 591-594

Il y a peu de personnalités alsaciennes qui aient suscité des jugements aussi contradictoires et aussi passionnés que l’abbé Haegy. Pour les uns, il fut le champion de l’Alsace catholique, un saint dont l’existence austère est entièrement consacrée à la défense religieuse. Pour les autres, il fut le chef d’un autonomisme germanophile, un « tartuffe », un « esprit satanique », « le personnage le plus néfaste que l’après-Grande guerre ait produit en Alsace »

François-Xavier Haegy1 est né Haute-Alsace à Hirsingue, le 2 décembre 1870, dans une famille de paysans assez aisés, qui a déjà donné plusieurs prêtres à l’Eglise d’Alsace. Après des études primaires à Hirsingue, il est envoyé chez son oncle Joseph Haegy, curé de Rouffach, afin de se préparer â l’entrée au Petit Séminaire. Le presbytère alsacien était alors un « asile du sentiment français » et « de l’amour de la patrie perdue ». Le Petit Séminaire de Zillisheim, dont il est l’élève de 1884 à 1887 et le Grand Séminaire de Strasbourg où il poursuit ses études de 1887 â 1892, sont eux aussi des foyers de culture française. On s’y passionne pour les écrivains catholiques du XVIIè siècle, pour Lacordaire, Veuillot et Montalembert. On y apprenait aussi, à considérer avec une certaine méfiance l’Etat moderne bâti sur les principes de la Révolution et à lui contester le droit â toute direction spirituelle. II s’agissait de lui soustraire le plus de domaines possibles, pour les confier à l’initiative privée. Ils étaient également des hauts lieux de l’ultramontanisme, dans lequel le prêtre alsacien trouvait un dérivatif à la perte de la patrie, le soin apporté à la Heimet, la « petite patrie » alsacienne étant un autre aspect de cette compensation psychologique.
1Conformément à la pratique allemande, son prénom d’usage sera le second (note MK)

Haegy entre au Grand Séminaire avec Charles Sipp, Denys Will, Joseph Gass et Ignace Fahrner. II y suit les cours d’Eugène Muller et d’Albert Ehrhard. Le Cercle Saint-Thomas, créé en 1872 par l’abbé Roellinger, l’initie aux grands problèmes de l’heure et a une méthode de formation – exposés suivis d’une discussion – qu’il diffusera par la suite dans les cercles catholiques. II est dès alors un partisan du catholicisme social. Mgr Fritzen, qui veut en faire un professeur du Grand Séminaire, l’envoie parfaire sa formation aux Universités de Munich (1892-1893) et de Würzbourg (1893-1896). C’est pour lui le contact avec le catholicisme allemand à une époque où, selon la formule de Léon XIII, Germania docet . A Würzbourg, il est avec Gass et Didio l’élève de Hermann Schell, le célèbre apologiste qui publie alors ses principales œuvres. C’est en 1895-1896 que Schell tient deux célèbres discours, plus tard publiés sous forme de brochure, sur Der Katholizismus als Prinzip des Fortschrittes et sur Die neue Zeit und der alte Glaube. Ils lui vaudront la mise â l’index de l’ensemble de son œuvre. On lui reproche sa conception de la liberté et de la personne, ainsi que l’influence de l’esprit moderniste. II préconise une part plus active des laïcs à la vie de l’Eglise et une plus grande liberté d’allure dans la vie de l’institution. Haegy lui gardera toujours un profond attachement et regrettera publiquement en 1898 la mise â l’index de son œuvre. En 1895 le jeune François-Xavier est ordonné prêtre. L’année suivante, il soutient une thèse de doctorat sur Leben, Schriften, Lehre des Methodius von Olympius. A Wurzbourg, il a aussi pris contact avec le mouvement corporatif étudiant et a adhéré â la corporation catholique Unitas.

Le 24 mai 1896, Haegy devient provisoirement vicaire à Thann en attendant qu’un poste se libère au Grand Séminaire. II collabore au Mülhauser Volksblatt de Charles Sipp depuis plusieurs années déjà. La condamnation de Schell par le Saint-Siège amène l’Evêque de Strasbourg à renoncer à confier une chaire d’exégèse à Haegy. Aussi l’abbé Cetty lui demande-t-il de prendre la direction de l’Oberelsässische Landeszeitung, qu’il quitte au cours de l’été 1900 pour la direction de l’Elsässer Kurier, qu’il gardera jusqu’à sa mort. En 1918, il succède â Cetty â la présidence de la Société d’Edition du Haut-Rhin, le plus gros groupe de presse catholique d’Alsace qui deviendra plus tard l’Alsatia. A côté d’une activité journalistique de plus en plus prenante, l’abbé Haegy trouve le temps de se consacrer à une tâche d’éducateur. II crée en 1898 à Mulhouse le premier Cercle d’Etudes sociales sur le modèle du Cercle St-Thomas du Grand Séminaire. Les principaux dirigeants du syndicalisme chrétien d’Alsace, Fischer, J.-B. Gsell, mais aussi le futur député Joos y sont formés. Haegy tisse très tôt d’étroites relations avec München-Gladbach, où il enverra de nombreux jeunes en stage de formation, notamment Keppi et Rossé. Le contact avec Cetty l’a sans doute confirmé dans la voie du catholicisme social. Après 1918, une de ses premières préoccupations sera de suppléer à la rupture des relations avec München-Gladbach en créant les « Cours chrétiens sociaux de vacances ».

Photo de l’abbé Xavier Haegy
(Coll. Christiane Westhof)

Le journalisme et l’action sociale mènent l’abbé Haegy â la politique. De sa première éducation, il garde le souvenir de la protestation et insistera sur la nécessité de défendre l’« âme alsacienne », qui pour lui est d’abord chrétienne. Comme Wetterlé, avec lequel il entretient de bonnes relations, il est dès le début un partisan de la «démocratie chrétienne». Ils logent tous les deux chez les sœurs de Niederbronn à Colmar. Répondant â une lettre de Zorn von Bulach qui, apparemment, lui demandait de tempérer son collègue, Wetterlé écrit le 23.8.1908 : « Mon collègue n’est pas homme à se laisser influencer par qui que ce soit et il y a bel âge que j’ai renoncé à lui donner la moindre directive. Je l’estime énormément à cause de son intelligence, de ses connaissances très étendues, de son talent et de sa force de travail; mais je vous assure qu’il m’a déjà moi-même guillotiné tant de fois que je ne m’expose plus â cette mésaventure sans nécessité absolue. II fait son journal à sa guise, je fais le mien comme je l’entends et, tout en travaillant l’un à côté de l’autre, nous gardons chacun nos opinions individuelles ». Haegy suit avec intérêt le mouvement du Sillon de Marc Sangnier. http://marc-sangnier.com/biographie.html Pour lui, la démocratie chrétienne, du moins en Alsace, ne peut être que cléricale. A la différence de Wetterlé, il pousse très tôt à la création d’un parti catholique de masses par hostilité â un parti de notables. Ses élèves sont â l’origine du Zentrumsverein de Mulhouse et il collabore lui-même à la création de celui de Colmar. II est cependant hostile â un ralliement au Zentrum allemand et se prononce pour un Centre alsacien-lorrain. En 1906, il entre au Conseil général en tant que représentant du canton de Hirsingue.
Zentrum allemand. II est très favorable au Nationalbund. Candidat au Reichstag en 1912, après que Preiss ait renoncé à sa candidature, il est battu par le socialiste Peirotes. A la fin de l’année, il est élu â la succession de Will dans la circonscription de Sélestat. Au Reichstag, il se fait l’ardent défenseur des intérêts alsaciens-lorrains. En 1913 et 1914, il manifeste son pacifisme en participant avec le Dr Eugène Ricklin aux Conférences interparlementaires de Berne et de Bâle. Considéré comme Franzosenkopf, il est l’objet de la méfiance de l’administration et de l’armée allemande dès la déclaration de guerre. En 1916, malgré son âge et ses fonctions de député, il est incorporé sous les drapeaux et envoyé comme brancardier en Posnanie, afin de l’éloigner d’Alsace. Grâce à ses nombreux voyages à Berlin, il avait en effet établi des relations suivies avec les Alsaciens expulsés. Le 25 octobre 1918, il est le dernier alsacien-lorrain à prendre la parole au Reichstag. II fait un véritable réquisitoire contre la politique allemande en Alsace-Lorraine et, à l’instar de Ricklin – condamne la tentative de sauvetage Schwander-Hauss, qu’il estime dépassée par l’adoption des Quatorze Points de Wilson.

Die Heimat, pour y défendre l’idée régionaliste.

deus ex machina d’un séparatisme alsacien, comme l’a prétendu le journaliste Helsey en 1927. A l’UPR, il se manifeste par son esprit de conciliation, son souci constant de maintenir avant tout l’unité des catholiques alsaciens. C’est pour cette raison qu’il refusera de participer personnellement au Heimatbund, même s’il estime qu’il a, comme le Nationalbund de 1911, des aspects positifs. Pour la même raison, il est hostile â la candidature de Rossé aux élections législatives de 1928 en tant qu’elle crée une forte division à l’intérieur du parti catholique. II ne change d’attitude et ne se résigne à la scission que lorsqu’il est persuadé que l’opinion alsacienne ne permet plus d’autre politique. Même après la scission, il aura toujours une attitude conciliante â l’égard de l’APNA au sein du Comité directeur. S’il condamne cependant l’APNA, c’est qu’il est persuadé qu’elle fait le jeu des adversaires du catholicisme et des franc-maçons, qui ont toujours voulu la division des catholiques alsaciens.

L’Elsässer Kurier édité par l’Alsatia

terra patria ». Haegy disait ailleurs que « l’Etat moderne irréligieux est le plus grand danger pour la chrétienté et pour le règne de Dieu sur terre et c’est là qu’est notre combat, que sont nos luttes. Apprenons à penser catholique et non nationaliste, car ce sont deux principes antithétiques (…). Le catholique est au-dessus du national comme le ciel est au-dessus de la terre ».
Rajout MK.- 26.4.2016. En dépit de son influence politique considérable, Xavier Haegy n’occupera que des mandats limités : de 1919 à sa mort ceux successifs de conseiller général de Neuf-Brisach, préférant se vouer par ailleurs à la direction de son groupe de presse, l’Alsatia et de son journal-phare, l’Elsässer Kurier.
Il décède à Colmar le 11 mai 1932 dans son logement 8 rue Roesselman chez les sœurs de Niederbronn. Joseph Rossé l’assistera dans ses derniers moments.
Il repose dans la chapelle Sainte-Catherine ou « Garner » de Hirsingue. La pierre tombale, encore visible en 1990, a depuis été recouverte. Seule trace de sa mémoire subsiste une épitaphe murale.